FAIRE STEEL #1
Exposition BIP2020 (Liège, B)
2020—01

BIP 2020 - Biennale de l’Image Possible
Liège, Belgique ° 19/09/2020 - 25/10/2020


︎Web.        
︎Virtual Tour

Extraits : textes écrits par Jeannie Castrec pour le livre photographique “Faire Steel”.

Délimiter - 

La tôle blanche et rectiligne court le long des rues, zigzague sur un carré de terre, se perd sur quelques mètres et reprend son dessin, de grands traits blancs opaques qui distinctement délimitent,
c'est là son dessein.

C'est la frontière avant l'ici-ailleurs.
Écran protecteur de ce qui se trame,
ces grandes lignes blanches cachent
les coulisses tout en annonçant le spectacle.


Lignes de fuites posées au sol, elles répondent au ciel tel un horizon métallique. Au-delà, il y a le chantier. Derrière les barrières le chaos transitoire, contenu, caché, interdit. Les lignes de la tôle sont comme les lignes d'un cahier, j'aurai voulu y lire de très longues phrases, poétiques peut-être... Ce serpent géant
qui se casse parfois brutalement à angle droit
n'a rien à dire, son silence est aussi immaculé
que sa surface, il pose la limite, c'est tout.


Bientôt, ici sera l'ailleurs. Garant de la métamorphose qui s'opère, créer un centre, un nouveau centre en périphérie. Reproduire une rue commerçante sans
la ville, créer un décor encore, un parcours qui indiquera la déambulation comme la tôle délimite l'espace. Tout est tracé et au milieu les passants passeront, les chalands chalandiseront, entre
les lignes se gareront, entre deux enseignes
se distrairont... Déambuler, marcher sans but,
aller au gré des vents et des envies, on ne pourra
pas déambuler sur un parcours fléché, imposé...
Si, on déambulera le long des limites.


On déambulera parce qu'à tout moment
elle pourra surgir la poésie qui est là,
au programme, elle nous entraînera
au-delà de la tôle, au-delà du trait,
elle invitera à passer par-dessus les limites,
elle voudra parasiter le déroulé ficelé des choses
à faire, elle cassera en rime nos barrières mentales
du prêt-à, prêt-à-porter, prêt-à-récréer,
prêt-à-construire... elle ne connaît pas
le clé-en-main, la standardisation,
elle fuit l'uniformisation,
la poésie raillera tout ça…
sans le vouloir juste parce que
là, dans cet ici ailleurs,
il y a matière à.


---------------------------------------------------

Des tas et des hommes -

Et des hommes qui font des tas.

Et des tas qui s’offre aux hommes.

Rassembler, amonceler. Créer une masse inerte,
en attente. Le tas attend son heure.


Dans cet état transitoire de tas,
il y a un semblant de dune ?


Des tas de terre à des tas de choses, des tas de distractions juxtaposées, des tas de saveurs listées, des tas de vêtements étiquetés, en masse prêts à être utilisés ces tas-là en libre-service seront renouvelables, inépuisables, des tas magiques et sans fin.

Occuper l’espace avec des tas à profusion…

En attendant ils sont là et ils sont comme de petits monts posés. En attendant ils sont là ces tas, bientôt étalés, utilisés pour un revêtement, une fondation,
le tas s’aplatit, horizontalisation de la matière
elle n’est plus en attente, elle va pouvoir s’user,
s’éprouver au fil du temps. Le tas aplati est une couche, et elle devient une empreinte de ce qui a été. Sédimentations successives de ce que l’on a fait sur
ce terrain. D’un site d’équarrissage à celui d’une entreprise de bitume, du passé industriel de la chocolaterie au crassier, ces sols sont comme une empreinte de matières, des strates de modèles. Et sur ce cimetière animal, industriel, on bâtit maintenant l’idéal commercial et récréatif, sur cet ici chargé d’histoires, un ailleurs plein d’avenir… peut-être un jour deviendra-t-il une nouvelle strate de ce sol.


Les résidus de Steel, pour qui on a dépollué
avant construction, viendront se rajouter aux autres couches. Et du haut de son sommet, le crassier rigolera. Et oui, ce Grand Tatoo n’était qu’un tas bien agencé, bien aménagé mais un tas. Un tas de promesses déjà désuètes en deux mille vingt.


Il s’est posé là, sûr, et sans aucun doute, il a brillé.
Il n’y avait bien que le crassier pour prédire que ce géant deviendrait un tas étalé, une couche commerciale sur cette nécropole.


La structure métallique deviendrait un tuteur géant pour végétaux. Ceux qui poussent tout seul auraient rejoints ceux qu’on avait assigné à plantation, une volière gigantesque où l’acoustique aurait été totalement adaptée aux chants des oiseaux qui piailleraient aussi à loisir ! Et peut-être même qu’on visiterait ce Grand Tatoo bien mort, comme un temple dont l’ère s’est achevée.

Des tas et des hommes et des strates.

                                                 ︎

La valeur de remémoration qu’offre la théâtralité des espaces publics, ils tentent de la retourner. Dans l’enregistrement particulier d’indices de ces villes-monde, surchargées de signes, d’objets et structures, ils se proposent d’être attentifs aux détails qu’elles portent en elles, par ses motifs ou traces, qui seraient en somme, ses circonstances. Matière modelée, usée, transformée ; les photographies réalisées n’en sont pas la restitution. Elles en sont l’argument esthétique.

Les artistes présentés dans le projet « Le Cabinet de curiosités économiques » proposent quelques pistes… Celles-ci passent entre autres par des expériences de résistance convaincantes, par l’ironie et la dérision et par le désensorcellement. Il s’agit au fond de mieux comprendre les mécanismes sous-jacents à une forme d’économie (trop) libérale. 

Le Cabinet de curiosités économiques, un projet du Laboratoire sauvage “Désorceler la Finance”curatrices Camille Lamy et Amandine Faugère avec RYBN.ORG (FR), Fabrice Sabatier (FR/BE), Aline Fares (FR/BE), Cléa Di Fabio (FR), Alexandra Arènes (FR), Victor Micoud (FR), Collectif LUIT (FR), Bruno Serralongue (FR), Topotrope (FR) …




Cargo Collective